Tatiana Kastouéva-Jean : "Vladimir Poutine ne changera pas sa politique à cause de facteurs économiques"
La soutenabilité de l'économie russe questionne les pays européens. Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du Centre Russie/Eurasie, donne des clés de compréhensions de l'économie russe et de sa soutenabilité, notamment concernant les négociations sur la résolution de la guerre en Ukraine.

Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie-Eurasie de l’Institut français des relations internationales (Ifri), souligne qu’après trois ans de conflit en Ukraine, l’économie russe est fragilisée et reste très dépendante de l’évolution du prix des hydrocarbures.
La Croix : Combien de temps l’économie russe peut-elle continuer à soutenir l’effort de guerre contre l’Ukraine ?
Tatiana Kastouéva-Jean : Cette question fait l’objet d’un débat parmi les économistes libéraux russes. Dans un récent rapport intitulé Les Arrières solides d’un dictateur (publié en 2024 par le Center for Analysis and Strategies in Europe, NDLR), les économistes Sergey Aleksashenko, Vladislav Inozemtsev et Dmitry Nekrasov soutiennent que la Russie peut encore tenir trois à cinq ans sans s’effondrer. D’autres sont plus pessimistes. Par exemple, l’ancien vice-ministre de l’énergie Vladimir Milov considère qu’à paramètres constants, la Russie ne pourra poursuivre cet effort que durant un an.
Tous reconnaissent cependant qu’il existe des points de fragilité importants : une forte inflation, un taux d’intérêt directeur très élevé (21 % actuellement) et l’épuisement du « fond de bien être national », le fonds souverain qui soutient l’effort de guerre. C’est difficile pour l’économie russe. Il y a beaucoup de crises à gérer en permanence, de nouvelles complexités.
Que disent les responsables économiques ?
T. K.-J. : Personne n’est rassurant. Sergueï Tchemezov, le dirigeant du grand conglomérat de défense Rostec, prédit des faillites en série car les entreprises n’arrivent pas à emprunter. Le patron des chemins de fers a annoncé qu’il n’y aurait pas d’investissements dans de nouveaux projets. Le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, a alerté sur la concurrence chinoise, qu’il a qualifiée de « guerre économique ». Il y a des signaux d’alerte dans tous les sens.
Quels sont les principaux facteurs à suivre ?
T. K.-J. : En premier lieu, le prix du pétrole, facteur clé pour le budget russe, très dépendant de l’exportation d’hydrocarbures. Donald Trump peut-il vraiment provoquer une baisse des prix ? J’ai des doutes à ce sujet, il faudra voir si l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole, NDLR) est disposée à le suivre. Et les Américains ont aussi un prix d’équilibre, j’ai du mal à imaginer qu’il provoque un effondrement des prix. L’autre paramètre, ce sont les sanctions, qui contribuent à l’inflation en Russie. Est-ce que Donald Trump va en lever une partie ? Ou, au contraire, va-t-il les accroître ? Est-ce qu’il va renforcer ou réduire ? C’est cela qu’il faudra surveiller.
Une plus forte pression économique vous semble-t-elle de nature à pousser Vladimir Poutine à renoncer à ses ambitions en Ukraine ?
T. K.-J. : Je ne le pense pas. Si Vladimir Poutine était sensible à la situation économique, il n’aurait pas lancé cette guerre. Il ne lâchera pas l’idée de soumettre l’Ukraine – par la guerre ou par la mise en place d’un gouvernement prorusse comme en Géorgie. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il réduira de lui-même « l’opération militaire spéciale » du fait de facteurs économiques. S’il doit y avoir des coupes budgétaires, je pense à l’inverse que les dépenses militaires seront les dernières concernées.
Certes, la situation économique est difficile. Mais j’imagine que l’on peut aussi porter un regard « optimiste » sur la situation. Moi, si j’étais Vladimir Poutine, je verrais probablement que la croissance est à 4 %, que les impôts rentrent, que les entreprises se débrouillent en dépit des sanctions, que le prix du pétrole ne devrait pas s’effondrer, que des pays comme la Turquie m’aident à contourner les sanctions, que je peux toujours compter sur la Chine malgré les difficultés qu’éprouve son économie… Tandis qu’en face, l’Ukraine risque plus que jamais de s’effondrer. C’est pourquoi je ne pense pas que l’économie le poussera à renoncer.
Interview à retrouver sur le site La Croix.
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