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Thomas Gomart : « Les dirigeants façonnés par la mondialisation heureuse ont un problème »

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interviewé par Virginie ROBERT dans les

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L'Institut français des relations internationales (Ifri), a passé en revue les publications des deux grands cabinets de conseil en stratégie (McKinsey et Boston Consulting Group) et des quatre cabinets d'audit et de conseil (Deloitte, EY, KPMG et PwC) pour mettre en lumière la doxa qui sert de base aux entreprises dans l'appréciation du risque géopolitique.

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Thomas Gomart, Ifri
Thomas Gomart, directeur de l'Ifri
Mike Chevreuil / Ifri
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Jusqu'à présent, le message portait sur une fragmentation géopolitique, avec cependant une continuation de la mondialisation, sans rupture systémique. Mais c'était avant le 20 janvier 2025.

Les entreprises doivent aujourd'hui prendre davantage en compte les intentions stratégiques des acteurs, estime le directeur de l'Ifri Thomas Gomart, et éviter de se satisfaire de la seule lecture économique des événements.

Quelle importance ont pris les questions de géopolitique au sein des directions d'entreprises ?

Il y a huit ans, les entreprises avaient du mal à parler du risque géopolitique parce qu'il ne se mesure pas. Comme si, d'une certaine manière, ce qui n'est pas mesuré n'existe pas. Aujourd'hui, nous sommes dans une situation inversée, il y a presque une sorte d'obsession géopolitique. Elle s'explique par plusieurs éléments : l'évolution de la Chine avec son plan d'investissement sectoriel « Made in China 2015-2025 », le Brexit, la première élection de Trump, la crise sanitaire et puis évidemment la guerre d'Ukraine. Depuis la réélection de Donald Trump, tout est lu - de manière, à mon sens, exagérée d'ailleurs - par le prisme géopolitique.

Comment s'est développée l'offre de conseil sur le risque géopolitique ?

La demande de la part des entreprises est très diversement formulée et pas du tout de façon structurée. D'abord, le marché du conseil géopolitique est petit parce que ce risque est davantage vu, par les entreprises, comme étant de l'ordre de la contrainte plutôt que de l'opportunité. Comme une manière de ne pas faire, défensive, et ce n'est pas ce qui est recherché par les dirigeants, qui sont dans un esprit de conquête de marchés.

« Il est très frappant de voir à quel point l'intentionnalité des acteurs n'est pas prise en compte. »

Ensuite, le risque géopolitique implique beaucoup plus de conseils sur mesure. Les acteurs capables d'apporter ce service ne sont pas nombreux. L'offre s'est développée, à partir du milieu des années 2010, avec les banques d'affaires, des boutiques spécialisées liées à des responsables du renseignement ou d'anciens diplomates, des cabinets de conseil en stratégie, comme McKinsey et BCG, et les Big Four ou quatre grands de l'audit, dont nous avons étudié les publications.

Peuvent-ils tenir, compte tenu d'une actualité qui crée énormément d'instabilité ?

Leur approche est intéressante parce qu'elle fournit beaucoup de chiffres qui peuvent venir alimenter des présentations de tous ordres. Mais il nous semble aussi que cette production est linéaire, dépersonnalisée et partielle. Linéaire parce qu'elle est appuyée sur les « méga trends » - démographie, urbanisation, etc. -, dépersonnalisée parce qu'il est très frappant de voir à quel point l'intentionnalité des acteurs n'est pas prise en compte. Par exemple, Vladimir Poutine n'a aucun intérêt à envahir l'Ukraine en février 2022, et pourtant, il l'a fait.

Ces rapports ne prennent pas en compte le passage à l'acte. Enfin, partielle, parce qu'il y a des sujets qui ne sont pas abordés, ou des géographies qui sont lues sous un certain angle. Ainsi, un certain nombre de rapports parlent déjà de « Greater China » pour ne pas avoir à mentionner Taïwan. Tout cela produit une image très lisse de la mondialisation. Avec l'impression que c'est la continuation des échanges économiques qui est la caractéristique principale du système mondial.

Nous avons observé, par ailleurs, que les flux illicites ne sont pas du tout pris en considération. Or cela a-t-il un sens de faire du risque géopolitique sur un pays comme le Mexique, par exemple, sans prendre en compte le poids des cartels ?

Comment mieux se préparer face aux risques géopolitiques ?

Il faut comprendre quelles sont les intentions stratégiques. La décision de nature stratégique appartient à un petit nombre, revêt une dimension sécuritaire et l'emporte davantage sur l'économique au printemps 2025 qu'il y a dix ans. Aujourd'hui, nous constatons une collusion idéologique entre la Maison-Blanche et le Kremlin. C'est celle de l'affairisme global. Les fondements d'une telle collusion sont le culte de la personnalité, le mépris du droit international et la logique de sphère d'influence.

Trois pays - la Chine, la Russie et les Etats-Unis -, tous trois membres permanents du Conseil de sécurité, peuvent décider pour les autres. A l'horizon 2050, qui va devenir le patron du capitalisme global, la Chine ou les Etats-Unis ? C'est celui qui sera au sommet de cette hiérarchie stratégique qui va peser le plus sur la structuration de l'économie politique internationale.
 

Peut-on factoriser ces risques  ?

Guillaume Callonico, le directeur risques géopolitiques et transversaux de la Caisse de dépôt et placement du Québec, a expliqué lors d'une réunion de Coface, il y a deux ou trois ans, que nous allions vers une nouvelle ESG ; l'acronyme troquant l'environnement, le social et la gouvernance contre l'énergie, la sécurité et la guerre. Et c'est très intéressant.

Ne va-t-il pas y avoir une pression sur les entreprises pour une plus grande prise en compte du risque géopolitique ? Il n'y a peut-être pas de mesures possibles le concernant, mais est-ce qu'il ne va pas y avoir une demande des agences de notation pour connaître les précautions prises en termes de risques géopolitiques ?

Comment former les managers ?

Les cabinets de conseil en stratégie reconnaissent qu'il y a aujourd'hui un problème pour les dirigeants, qui ont été façonnés par la mondialisation heureuse. La plupart l'ont été par l'hyperglobalisation et la fragmentation actuelle les oblige à un changement mental et à un effort d'actualisation de leurs compétences.

C'est très intéressant à relever parce que, jusqu'à présent, le mode de sélection des dirigeants des grands groupes s'est fait sur des critères exclusifs d'efficacité économique. Dans notre rapport, nous soulignons que l'appréciation de l'environnement, au-delà du « core business », va prendre une importance de plus en plus grande, compte tenu de la dégradation du contexte.

« Les dirigeants politiques comme Poutine ont des chronologies très différentes des nôtres. »

Dans son dernier livre, l'économiste Jean Pisani-Ferry explique que les dirigeants politiques ne veulent plus confier aux seuls économistes la gestion des interdépendances. Olivier Blanchard, l'ex-chef économiste du FMI, le dit à sa façon également : la géopolitique va bien au-delà de l'économie.
Nous sommes dans un moment de remise en cause de ce qu'on appelle l'économisme. Les sentiments d'objectivité et de prévisibilité produits par les outils économétriques, et aussi par la rationalité qui est souvent associée au raisonnement économique, ne sont plus suffisants.

Alors comment mieux aborder le risque géopolitique ?

Une approche intentionnelle, incarnée et spécifique s'impose. Cela veut dire qu'il faut s'intéresser au groupe de dirigeants qui va prendre les décisions. En matière stratégique, les plans ne peuvent se comprendre avec un horizon de temps trimestriel, comme c'est le cas souvent dans les entreprises, mais plutôt par rapport à la trajectoire d'un pays.

Les dirigeants politiques comme Poutine ont des chronologies très différentes des nôtres. J'ai l'habitude de dire que la lecture que l'on aura de la Russie n'est pas la même si on commence en 2020 avec Poutine, en 1993, en 1991, en 1945, en 1917, ou en 1856 avec la fin de la guerre de Crimée.

Ensuite, il est essentiel d'avoir une sociologie très poussée du groupe des dirigeants. C'est l'approche incarnée : quels sont les intérêts actuels, par exemple, des 49 oligarques que Poutine avait réunis en février 2022 au moment de l'agression de l'Ukraine ? Un autre exemple serait les entrepreneurs de la high-tech qui entourent Donald Trump.

Enfin, il faut être beaucoup plus spécifique en fonction des caractéristiques régionales ou nationales qui ont eu tendance à être effacées par la mondialisation. Il faut, par exemple, comprendre que les problématiques du monde arabe ont leurs spécificités de nature anthropologique qui conditionnent l'organisation des systèmes politiques.
 

Lire l'article sur le site des Echos.

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Pour aller plus loin
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Lire l'étude intitulée « La fabrique du risque. Les entreprises face à la doxa géopolitique », rédigée par Thomas Gomart et Siméo Pont.
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La fabrique du risque : Les entreprises face à la doxa géopolitique
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Thomas Gomart, directeur de l'Ifri
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