L’Europe est en grand danger, il faut avoir tout le monde à bord
Dissuasion nucléaire, armes conventionnelles, victoire de Friedrich Merz en Allemagne, Emmanuel Macron chez Donald Trump : Hans Stark, conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Institut français des relations internationales (Ifri), décrit un contexte sécuritaire « totalement changé ».
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Friedrich Merz affirme que les Européens doivent assurer leur défense eux-mêmes. On n’avait jamais entendu cela de la part d’un dirigeant allemand.
Comment interprétez-vous cette déclaration du futur chancelier ?
Hans Stark : Les Européens, Friedrich Merz inclus, sont sous le choc depuis le discours du vice-président américain JD Vance, le 14 février à la Conférence de Munich sur la sécurité. De même, les déclarations de Donald Trump à l’encontre de Kiev, jusqu’au refus américain de qualifier les Russes d’agresseurs dans la guerre contre l’Ukraine, témoignent d’un changement de pied total des Etats-Unis.
Est-ce définitif de la part de Donald Trump, qui reçoit ce soir, heure suisse, Emmanuel Macron à Washington ?
Comme toujours avec Trump, on ne sait pas s’il faut s’attendre à d’autres revirements de sa part. Se montre-t-il à ce point injuste avec Kiev, uniquement parce que l’Ukraine lui a refusé de céder 50% de ses matières premières, alors que la question est, semble-t-il, en train d’être renégociée dans la coulisse ?
Texte citation
« Au-delà des inconstances de Trump, la donne est suffisamment sérieuse pour se dire en Allemagne qu’on ne peut plus tout miser sur le bouclier nucléaire et conventionnel américain »
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Conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Ifri
Et donc ?
Par conséquent, étant donné que la menace russe est quelque chose de palpable et de prévisible, tous les experts s’attendant à une attaque russe contre les pays Baltes, Friedrich Merz, au fond, ne dit rien de révolutionnaire en affirmant que les Européens doivent assurer au moins leur défense conventionnelle. Le secrétaire d’Etat à la Défense, Pete Hegseth, a dit exactement la même chose lors de sa venue en Allemagne il y a deux semaines. A savoir que les Européens peuvent tout au plus encore miser sur le bouclier nucléaire.
A ce propos, Friedrich Merz souhaite discuter avec la France et le Royaume-Uni, seules puissances nucléaires d’Europe occidentale, d’une dissuasion nucléaire dont l’Allemagne pourrait profiter. Là aussi, on est dans l’inédit le plus total, non ?
C’est évidemment un souhait de la part de Friedrich Merz. Mais le futur chancelier allemand sait que la France ne peut pas, dans le contexte français actuel d’instabilité parlementaire, donner un gage absolu sur ce plan-là à l’Allemagne. De toute façon, la dissuasion française restera dans son espace d’ambiguïté quant aux critères d’engagement du feu nucléaire. Par contre, et c’est cela qui est important, Emmanuel Macron avait à plusieurs reprises proposé au chancelier sortant Olaf Scholz d’engager une réflexion commune sur la dissuasion nucléaire en Europe à partir de la dissuasion française. Or, Olaf Scholz a toujours refusé d’entamer ce débat-là.
Pourquoi ?
Parce qu’il avait en face de lui Joe Biden, le prédécesseur de Donald Trump, avec lequel il s’entendait bien. Il ne voulait pas donner le sentiment aux Américains que les Allemands commençaient à douter d’eux, alors que Joe Biden a fait clairement des Européens ses partenaires dès son élection en 2020. De plus, Olaf Scholz, dans le contexte de la campagne électorale allemande, ne voulait pas non plus s’afficher comme quelqu’un qui pense trop aux questions de défense, cela n’étant pas très bien perçu par son électorat, qui reste quand même très pacifiste.
- « Mais aujourd’hui, le contexte a totalement changé ».
Qu'est-ce que cela implique ?
Cela implique, avant même l’obtention d’une quelconque garantie, de discuter, et là-dessus Friedrich Merz a raison, de discuter avec les Français de ce que l’on entend par l’arme nucléaire en Europe. Il ne s’agit donc pas de mettre la charrue avec les bœufs. Il faut que Français et Allemands, d’autres Européens avec eux, pourquoi pas, aient un dialogue sur le nucléaire. Tout comme il existe un dialogue sur le nucléaire au sein de l’Otan. A l’Otan, il y a un groupe de planification nucléaire, où ces choses-là sont discutées, groupe auquel la France n’appartient pas.
Texte citation
« Il n’y a donc pas à l’heure actuelle de discussion entre les Européens et la France sur les questions nucléaires. C’est un problème. La France veut bien de ce débat-là, mais pas dans l’enceinte de l’Alliance atlantique ».
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Conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Ifri
Avec Friedrich Merz, l’Allemagne aura deux fers au feu pour sa défense, l’un, traditionnel, à l’Otan, l’autre, c’est plus nouveau, à l’échelon européen.
Merz est ici tout à fait dans la logique d’autres Européens. Les Polonais se posent les mêmes questions sur la fiabilité de la protection américaine, mais ils ne vont naturellement pas la dénoncer de leur propre initiative. Les Italiens sont exactement dans le même état d'esprit. Il ne faut pas oublier non plus que l’Otan, qui ne peut rien faire pour le moment sans la participation américaine, est aussi une organisation dont 25 des 27 Etats formant l’Union européenne sont membres. L’Otan est quand même une instance militaire grandement structurée par les Européens.
Va-t-on vers la fin de l'Otan ?
Non, au contraire. On ne va donc pas jeter l’Otan par-dessus bord. Même si les Américains se retirent, l’Otan restera en place.
- « Lorsqu'Emmanuel a invité les Européens à venir discuter à Paris après le discours de JD Vance à Munich, il y avait le Néerlandais Mark Rutte, le secrétaire général de l’Alliance atlantique ».
Sur le plan de l’armement, les Européens vont-ils mettre les bouchées doubles ?
Je le pense. Pour ne parler que de l’Allemagne, les entreprises sont vraiment prêtes à investir beaucoup plus dans l’armement, si elles obtiennent en contrepartie la garantie qu’il y aura des commandes de la part de l’Etat. Il y a aussi actuellement en Allemagne des réflexions portant sur des reconversions d’entreprises dans l’armement. On pense au secteur automobile en difficulté. Il y a là des capacités de reconversion dans le militaire. La branche camions de Mercedes pourrait très bien investir dans les véhicules blindés.
- « A Görlitz, dans le Land de Saxe, une entreprise qui fabriquait jusqu’il y a peu des wagons TGV pour Alstom, est en train d’investir dans les blindés ».
Sur un plan plus personnel, est-ce qu’il est plus simple de discuter avec Friedrich Merz qu’avec Olaf Scholz ?
Oui, je pense. Rien qu’au niveau de son tempérament, Friedrich Merz, si l’on s’intéresse au dialogue franco-allemand, est plus franco-compatible qu’Olaf Scholz, qui avait un côté très enfoui, très réfléchi, très prudent, très hésitant. Même s’il y a trois décennies d’écart entre Macron et Merz.
Texte citation
« Mais aujourd’hui, peu importe les personnalités : l’Europe est en grand danger, il faut avoir tout le monde à bord, y compris les Italiens, les Polonais, les Espagnols et les Britanniques ».
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Conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Ifri
On parle peu des Britanniques. Eux qui sont si proches des Etats-Unis, ne sont-ils pas les « cocus » de l’approche « transactionnelle » de Donald Trump dans les relations internationales ?
Oui, c’est un peu le cas. Ils essaient de sauver les meubles vis-à-vis des Etats-Unis. La situation est intéressante, car le Royaume-Uni a un lien fort avec la Canada. Le chef de l’Etat du Canada, c’est le roi d’Angleterre.
- « Menacer le Canada, comme Trump le fait, de lui enlever sa souveraineté pour en faire un seul Etat au sein de la fédération américaine, devrait donner à réfléchir aux Britanniques, quand même ».
>> Cet article est publié sur Watson.
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