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Arrestation d'Ekrem Imamoglu : "Erdogan ne veut plus voir le moindre opposant politique"

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interviewée par Marc Daou dans

  France 24
Accroche

Le maire d'Istanbul et principal rival politique du président Recep Tayyip Erdogan, Ekrem Imamoglu, a été arrêté mercredi pour corruption et terrorisme, alors qu'il devait être désigné dimanche prochain le candidat du CHP, première force d'opposition au Parlement, pour l'élection présidentielle de 2028. Tout sauf un hasard du calendrier, selon son parti et les experts.

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Le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu
Le maire d'Istanbul, Ekrem Imamoglu
Atakan Divitlioglu / Shutterstock
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L'onde de choc provoquée par l'arrestation d'Ekrem Imamoglu, continue de provoquer des secousses à Istanbul où une foule de manifestants s'est massée, jeudi 20 mars, devant le siège de la municipalité pour le deuxième soir d'affilée pour exprimer son soutien au maire de la ville.

Figure de l'opposition en Turquie, ce dernier a été arrêté mercredi pour "corruption" et "terrorisme", alors qu'il devait être désigné dimanche comme le candidat du CHP (Parti républicain du peuple, social-démocrate), première force d'opposition au Parlement, à la prochaine élection présidentielle prévue en 2028.

Et ce, même si l'annulation de son diplôme de l'enseignement supérieur le prive de facto de toute possibilité de briguer la magistrature suprême, ce certificat étant exigé par la Constitution turque pour toute candidature aux fonctions de chef de l'État.

Au lendemain de son placement en garde à vue, Ekrem Imamoglu a appelé la nation à réagir et les juges à "ne pas se taire".

Signe de la nervosité du pouvoir turc, l'accès à plusieurs réseaux sociaux et messageries, dont WhatsApp, était toujours restreint à Istanbul, selon la plateforme de surveillance de l'Internet Free Web Turkey. Et le ministre turc de l'Intérieur, Ali Yerlikaya, a fait état sur X de l'arrestation de 37 internautes pour des "messages provocateurs" sur les réseaux sociaux.

 

"Erdogan a peur"


L'arrestation d'Ekrem Imamoglu "est une attaque majeure contre l'opposition et, plus généralement, contre la démocratie turque, dénonce İlhan Uzgel, professeur de relations internationales et vice-président du CHP. Recep Tayyip Erdogan a peur parce qu'il [Imamoglu] est en tête, devant lui, dans tous les sondages d'opinion, et réalisant qu'il ne pourrait pas l'emporter dans une élection libre et équitable, il essaye d'éliminer son principal rival politique".

Estimant que "la démocratie est en déclin en Turquie", İlhan Uzgel affirme que le pays suit "une trajectoire autoritaire avec un pouvoir contrôlant l'ensemble du système judiciaire et un procureur nommé par le chef de l'État qui mène toutes les procédures contre les forces d'opposition à Istanbul".

Et de préciser : "Nous sommes en train de passer d'un autoritarisme compétitif [terme désignant les régimes hybrides mêlant des pratiques autoritaires et démocratiques, NDLR] à un autoritarisme non compétitif, étant donné que Recep Tayyip Erdogan ne veut plus voir le moindre opposant politique".

"Sauf que nous sommes le plus ancien parti de Turquie, insiste-t-il. Celui-là même qui s'est imposé comme la première force politique du pays lors des dernières élections locales [de mars 2023, NDLR] après avoir infligé une sévère défaite à Erdogan. Il est donc très en colère et essaie de se venger de l'opposition."

Le président turc avait mis tout son poids politique dans la campagne électorale de 2023, spécialement à Istanbul dont il fut le maire dans les années 1990 et qui avait basculé dans l'opposition en 2019 grâce à… Ekrem Imamoglu. Sa bête noire politique.

"Depuis hier, je crois que tous les analystes qui travaillent sur la Turquie se demandent si Erdogan n'a pas dépassé la ligne rouge, confie Dorothée Schmid, chercheuse à l'Ifri, responsable du Programme Turquie/Moyen-Orient. L'élection présidentielle n'étant pas théoriquement pour tout de suite, on est presque étonné de voir tous les moyens qui sont mis en œuvre, peut-être trop tôt finalement, pour neutraliser Imamoglu."

 

Piques contre le pouvoir


Selon l'autrice de "La Turquie en 100 questions" (Tallandier, édition revue, 2023), l'arrestation du maire d'Istanbul met en lumière "une crispation évidente d'Erdogan parce que sa base électorale est en train de s'éroder, et peut-être aussi parce qu'il a vu Imamoglu devenir beaucoup plus agressif dans sa rhétorique à l'égard du gouvernement".

L'arrestation du maire d'Istanbul intervient alors qu'il avait multiplié les piques contre le pouvoir pendant la campagne de la primaire organisée par son parti, à mesure que les inculpations pleuvaient contre lui : corruption, terrorisme, trucage de marchés publics ou encore insulte au procureur. Des accusations qu'il a rejetées en bloc et qu'il a qualifié de "harcèlement judiciaire".

"Peut-être aussi qu'Erdogan s'est senti conforté par le contexte extérieur, ajoute Dorothée Schmid. Il est très important de voir qu'aujourd'hui la Turquie se sent vraiment en position de force diplomatiquement, sur plusieurs fronts."

La spécialiste évoque également une possible usure du pouvoir. "Erdogan se sent certainement plus fragile, pointe-t-elle. Mais paradoxalement, il pense que des mesures d'autorité extrêmes peuvent le préserver. Or, je pense que les dernières municipales auraient dû lui montrer que c'était une erreur."

"Pendant longtemps, le président turc s'est vanté de gagner les élections. Il les remportait effectivement assez facilement, assez correctement, note encore Dorothée Schmid. Mais depuis au moins 2018, nous avons quand même observé des campagnes électorales très inéquitables, des arrestations d'opposants, je pense notamment aux différents partis pro-kurdes. Et puis là, aujourd'hui [avec l'arrestation d'Ekrem Imamoglu], c'est vraiment la dernière variable possible pour essayer de continuer à occuper le terrain électoral."

 

Collusion avec le PKK


Plus globalement, Dorothée Schmid perçoit une manœuvre du président turc sur deux niveaux. "Le premier terrain, c'est le processus de paix avec le PKK [le Parti des Travailleurs du Kurdistan, considéré comme terroriste par Ankara, NDLR] pour récupérer le vote kurde. La deuxième consiste à empêcher le CHP de se renforcer, de se consolider et de constituer une vraie menace."

Le PKK a approuvé début mars l'appel de son chef historique Abdullah Öcalan – lancé à l'issue de quatre mois de dialogue initié par Ankara – à cesser les hostilités avec la Turquie et à ouvrir les discussions en vue de sa dissolution. Une perspective sur laquelle pourrait capitaliser Recep Tayyip Erdogan.

Or, dans le communiqué du bureau du procureur d'Istanbul, Ekrem Imamoglu est accusé d'être "à la tête d'une organisation criminelle à but lucratif" dans le cadre de l'enquête sur la corruption, ainsi que "d'aide au PKK", dans le cadre d'une deuxième enquête.

"Comme d'habitude, lorsqu'il cherche à placer en détention un opposant, le pouvoir l'accuse  d'être corrompu ou d'être lié à une organisation terroriste, déplore İlhan Uzgel. Il n'y a aucune raison pour que Ekrem Imamoglu ait un quelconque lien avec une organisation qui a été désignée comme une organisation terroriste par l'État."

"Il n'y a aucune logique derrière cette accusation, le pouvoir lui-même mène en ce moment des négociations avec le leader du PKK, c'est contradictoire, poursuit-il. Ces allégations sans fondement ne visent qu'à l'éliminer en tant que rival politique, c'est le cœur du sujet."

En théorie, malgré l'amoncellement des accusations, rien n'empêche le parti de désigner le maire d'Istanbul comme son candidat, et ce, même s'il est placé en détention au terme de sa garde à vue.

"Nous allons résister à toutes les mesures de répression et nous sommes déterminés à organiser les primaires dimanche, comme cela était prévu, assure İlhan Uzgel. Nous allons exhorter tous nos membres à voter pour la nomination d'Ekrem Imamoglu. Ce n'est certainement pas une coïncidence s'ils l'ont arrêté quelques jours avant ces primaires."

"Il est tout à fait possible, s'il reste en prison, qu'Ekrem Imamoglu soit désigné comme candidat, souligne de son côté Dorothée Schmid. Il existe un précédent avec Selahattin Demirtas [le chef du parti pro-kurde HDP arrêté en novembre 2016, NDLR], qui avait été candidat depuis sa cellule, même si évidemment, il aura moins de chances de gagner une élection."

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Marc Daou

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Dorothée SCHMID

Intitulé du poste

Responsable du programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri

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