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Valérie Niquet

La Chine et le modèle nord-coréen

Lettre du Centre Asie 3

Après plusieurs mois d'interruption, le dialogue à six sur la Corée du Nord n'a toujours pas repris. Pékin, par des pressions diverses, des conseils amicaux et des visites organisées des hauts lieux de la croissance chinoise, tenterait, avec difficulté, de convaincre le régime nord-coréen de s'ouvrir aux réformes et de suivre le modèle chinois de développement et de normalisation. Au début du mois de janvier, le leader nord-coréen s'est rendu en Chine et a visité Canton et Shenzhen, lieu de naissance du miracle économique chinois. Il a rencontré ensuite les représentants de la direction chinoise, le président Hu Jintao et le Premier ministre Wen Jiabao, lors d'entretiens 'ouverts et chaleureux', où la partie chinoise a vanté 'les succès de la République Démocratique populaire de Corée (DPRK) dans sa construction d'un État fort et prospère' et rappelé que 'le développement et la consolidation des relations d'amitié avec la Corée du Nord constitu[ent] un objectif éternel de la stratégie chinoise'.

Les liens  entre Pékin et Pyongyang demeurent en effet très étroits et sont sans doute, au niveau idéologique, bien moins distendus que ce que certains pouvaient espérer de la Chine des réformes. Confrontée à des tensions croissantes qui se sont traduites par exemple, au mois de décembre 2005, par des affrontements armés dans la province du Guangdong, il semble que la nouvelle direction chinoise s'oriente vers un modèle de contrôle plus 'efficace'. Menant des stratégies très différentes, la Chine comme la Corée du Nord sont en effet engagées dans une même logique de survie du régime, même si le degré d'ouverture économique consenti diverge.

En matière de réformes politiques, le contre-exemple gorbatchévien est toujours présent à l'esprit des dirigeants chinois et nord-coréens et les appels au 'changement de régime' lancés par l'Administration Bush sont perçus comme des menaces contre la Corée du Nord mais également, à terme, contre la République populaire de Chine (RPC). En la matière, les agendas de Pékin et de Pyongyang sont donc très proches et l'idéal chinois pourrait être une synthèse plus équilibrée entre l'ouverture économique à la chinoise et une fermeture idéologique inspirée de la Corée du Nord ou de Cuba, pour reprendre les exemples cités récemment par le président Hu Jintao. La communauté idéologique est donc réaffirmée, à l'heure où la RPC promet de consacrer plusieurs centaines de millions de yuans à la mise en oeuvre d'un programme d'étude du marxisme et où, de son côté, l'organe de presse du Parti des travailleurs de Corée (PTC) dénonce violemment les critiques américaines de la politique chinoise des droits de l'homme.

Mais les liens entre la RPC et la Corée du Nord, et le rôle que Pékin peut ou veut jouer dans la crise nord-coréenne, vont évidemment au-delà des relations bilatérales, et concernant aussi la question essentielle de la non-prolifération et, plus largement, celle du positionnement de la Chine sur la scène internationale. La manière dont Pékin gère ou gèrera le dossier nord-coréen conditionne en effet la préservation des alliances étroites que la RPC a su établir avec des régimes tels que ceux de l'Iran, du Soudan, du Zimbabwe ou de l'Angola. Avec l'ensemble de ces États, et d'autres, la Chine a en effet mis en place une relation 'gagnant-gagnant', pour reprendre la terminologie officielle, où des avantages économiques, énergétiques ou diplomatico-stratégiques, sont accordés en échange d'un soutien global de la RPC, qui repose notamment sur le statut de membre permanent au Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies (ONU) et son droit de veto, que Pékin peut monnayer. Or pour la Chine, 'lâcher' la Corée du Nord en exerçant des pressions trop insupportables sur Pyongyang, serait prendre le risque de remettre en cause le réseau de relations profitables que la RPC a su tisser au Moyen-Orient, en Afrique ou en Amérique latine. Ces relations sont essentielles à plus d'un titre, le moindre d'entre eux n'étant pas de contribuer à limiter, dans une certaine mesure, la marge d'action de l'hyperpuissance américaine. Mais en cultivant ces réseaux ambigus, la Chine poursuit également un très difficile exercice d'équilibriste entre son statut affirmé de grande puissance responsable et des stratégies de contournement ou d'alliance qui la positionne dans le camp des États les moins fiables de la planète. Les attentats du 11 septembre avaient imposé à la RPC une politique moins ambiguë en matière de non-prolifération. Près de cinq ans après, alors que Washington demeure englué en Irak, la Chine se sent moins pressée de renoncer à des alliances parfois troubles mais qu'elle juge stratégiquement profitables.

 

Valérie Niquet est directeur du Centre Asie Ifri

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